Émergence théâtrale : quand Africalia et le Tarmac des Auteurs font grandir la scène congolaise

Sur la scène du festival Ça se passe à Kin, du 3 au 9 juin 2026, artistes locaux et visiteurs avaient rendez-vous avec le public passionné de théâtre. Pour cette douzième édition, le Tarmac des Auteurs a mis à l’honneur les jeunes issus du programme Émergence théâtrale, initiative appuyée par Africalia.

Par Maghene Deba


Le Tarmac des Auteurs était déjà une initiative opportune à sa création en 2003. Le partenariat avec Africalia conclu en 2009, entre subventions, accompagnement structurel et renforcement des capacités, l’a propulsé dans une autre dimension. Depuis, des efforts conjugués ont permis d’acquérir un terrain et d’y construire le cadre qui accueille les activités du Tarmac.

« Ils nous ont aidé à mettre en place un conseil d’administration, à le réunir trois à quatre fois l’an, mettre en place une assemblée générale, renforcer et rémunérer nos équipes internes », a expliqué Israël Tshipama, fondateur du centre. Pour rémunérer les artistes, le Tarmac a commencé à vendre ses représentations en s’appuyant sur ses équipes qu’Africalia a formées sur la diffusion et la distribution.

Pour optimiser les revenus et améliorer les cachets, le centre vise les NTIC avec des spectacles bientôt diffusés sur les réseaux sociaux ou à la télévision.

« Il n’y a pas dix Tarmac des auteurs, à Kinshasa »

La remarque de Jonathan Buba est tristement vraie. À 28 ans, ce comédien n’est pas un festivalier ordinaire. Il est chez lui au Tarmac. Là où il a « piétiné la scène vraiment pour la première fois », une opportunité rare, reconnaît-il, dans la mégapole d’environ 20 millions d’habitants essentiellement jeunes, où l’écosystème culturel n’est pas encore structuré à la mesure des besoins ni du potentiel créatif de la ville.

Sans subventions étatiques, ni cadres adéquats pour la formation, le développement des talents et la création, les initiatives tombent sur une terre aride. Quelques priorités -organisation du pouvoir, diplomatie, sécurité- trustent l’attention des dirigeants et les ressources publiques. La culture est considérée comme un sujet marginal.

Malgré l’adoption, y a un an, d’un texte qui définit les principes fondamentaux du secteur et consacre la culture comme levier de développement et de soft power, le chemin reste entier, entre l’obsolescence des services spécialisés comme le Fonds de promotion culturelle et la modicité des ressources allouées au secteur dans le budget de l’État. Par exemple, en 2024, l’État avait initialement alloué à la culture 40,8 millions de dollars, soit 0,25 pourcents du budget. Et seulement 74 pourcents du montant étaient décaissés. En 2026, malgré une part de budget toujours modeste -environ 43 millions de dollars-, moins de 5%, à peine 2,1 millions de dollars, vont à la sous-rubrique ‘promotion, production artistique, organisation des manifestations culturelles et artistiques, encadrement’ contre 8 millions de dollars pour l’‘Administration générale de la culture et des arts’.

Du texte au spectacle

Chaque année, l’INA produit des artistes diplômés qui doivent encore découvrir l’univers professionnel. Pour accompagner la transition, avec l’appui d’Africalia et de Wallonie-Bruxelles International, le Tarmac a créé le programme ‘Émergence théâtrale’ en 2019. Les ateliers ici portent sur la dramaturgie, le jeu d’acteur, la scénographie, la mise en scène. Israël Tshipamba décrit un processus qui peut durer jusqu’à six mois. « La première matière qu’on a, c’est le texte. A partir du texte, nous travaillons avec des jeunes pour leur apprendre comment on arrive à un spectacle, en passant par la cohérence pour trouver la scénographie, l’intensité de la lumière, la bonne musique de fond idéales ». Mais les métiers artistiques sont juste un volet du programme. D’autres formations concernent la production, la diffusion, les interactions professionnelles. Car, « pour vivre de son art, il faut comprendre comment fonctionne un projet culturel, comment chercher des financements, rédiger un dossier, présenter son travail à des partenaires ou encore gérer son image. », prévient Liz Kimbulu, responsable communication et marketing au Centre culturel et des arts d’Afrique central et promotrice culturelle, qui a initié depuis 2024 le Central Africa Creative Forum (CACF). Pour elle, Émergence théâtrale cible un défi bien identifié : « créer des passerelles entre les talents, les opportunités et les professionnels afin que les jeunes puissent transformer leur créativité en véritable projet de vie. »

Ça se passe à Kin

Jeudi, 4 juin 2026 à partir de 20h30, Précieuse Lumengo a présenté son premier monologue avec Bal masqué. Malgré son diplôme en interprétation dramatique, elle a vécu ce moment comme une auto-découverte. « Le programme Émergence m’a donné la chance de faire un monologue. Je me voyais vraiment incapable. Parce qu’occuper une scène seule pendant une heure, c’est pas facile… pour la puissance vocale, le corps qui doit être présent, etc. », savoure-t-elle dans la foulée des invitations reçues pour présenter la même pièce à deux autres festivals. Pareilles opportunités ne sont pas fortuites. « Ça se passe à Kin est un festival qui a vision internationale. On peut voir qu’il y avait beaucoup de pièces qui venaient d’en dehors de la RDC », se satisfait Magalie Kisukurume, qui coordonne le programme RDC d’Africalia.

Les échanges internationaux permettent aux jeunes de découvrir d’autres méthodes de travail, d’élargir leurs horizons et de s’exporter. Une heure avant sa première dans la mise en scène, Tatiana Nyouba a salué l’impact du programme : « Ça m’ouvre des portes…  Et même hier, on a eu un entretien avec une dame qui nous a montré comment on peut s’étendre et gagner de l’argent avec nos projets ».

De beaux jours sont devant les talents à l’affût de scène et de carrière. Car, après avoir programmé pour moitié du festival des artistes émergents en 2026, le Tarmac envisage d’« inviter davantage des directeurs de festivals, des programmateurs de l’extérieur pour donner un peu plus de visibilité aux jeunes », selon Israël Tshipamba.

Des programmes vecteurs de transformation et de développement

En plus des artistes qu’il accompagne, le Tarmac appuie également d’autres organisations locales. Une approche commune à tous les partenaires structurels d’Africalia en RDC (le groupe TACCEMS à Kisangani, Yolé!Africa à Goma, 3Tamis à Bukavu, ainsi que des incubateurs à Kinshasa et Lubumbashi, avec qui Africalia met en œuvre des programmes d’incubation pour des entrepreneurs culturels). Magalie Kisukurume résume cet idéal d’impact par la formule « On essaie de faire que 1+1 soit 3. » Les organisations doivent avoir un impact, les artistes aussi.

« Je vois tous ces artistes ’émergents’ comme des ’acteurs de changement’. […] Tous ces jeunes qui ont participé à ce programme, à leur tour, inspirent, accompagnent ou renforcent une autre personne. » En ce sens, elle se félicite des parcours comme celui de Grace Kiyombo, passée par le programme ’Émergence théâtrale’ en 2021, et désormais directrice artistique de Voix de la colline. « Je sais qu’aussi via son programme, elle a accompagné un groupe de jeunes qui avaient leurs propres pièces pour participer au MASA – Marché des Arts du Spectacle Africain d’Abidjan ».

Jonathan Buba n’est pas en reste. Issu de la banlieue de Kinshasa, il a initié « un projet de réinsertion des enfants en rupture familiale au travers le théâtre, la musique, la danse ». Et au moment où il tente de booster sa communauté, il plaide pour un théâtre pour tous : « Imaginez que le festival Ça se passe à Kin se déroule deux jours à Kinkole, à la périphérie de Kinshasa, et les autres jours, on revient à Kintambo »

En plus de vingt ans, le Tarmac des auteurs est devenu ce lieu dédié à la formation, à la création et à la diffusion. Grâce au partenariat avec Africalia, les jeunes artistes trouvent un cadre, une reconnaissance et des perspectives. Et surtout, ils racontent désormais leurs propres histoires, originales et enracinées, sur une scène qui s’élargit peu à peu au monde.

©Tarmac des Auteurs

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